Turquie |
au pays d'Ataturk Pour la premiere fois depuis le debut de notre voyage, nos sacs sont vides et fouilles a la frontiere. Re-belotte 20 km plus loin. Et encore un peu plus loin, avant que las, ils abandonnent. Ils ont du se passer le mot que ces 2 cyclistes ne sont guere dangereux. Ou bien nous laissent tout simplement passer devant les queues de vehicules en attente d'etre fouilles eux-aussi, tous les 20 a 40 kilometres. Des fouilles serieuses, a en demonter les pneus des bus, et a fouiller les roues de secours des camions. En fond sonore, les tirs de mortiers. Et bien sur, les chars, omni-presents, les barbeles, les fusils qui apparaissent au-dessus des sacs de sable et des barricades, et le helicos qui quadrillent le ciel. Nous voici dans la zone la plus militarisee que nous ayons traversee. L'est de la Turquie est peut-etre plus ouvert qu'il ne le fut, mais la tension reste elevee. Nous pedalons en haut en bas, dans des gorges etroites ou par-dessus des cols et arrivons a Van, le centre principal de la Turquie de l'est. La encore les chars nous accueillent. La veille, des manifestations entre l'armee et la population kurde ont fait 1 mort. A rajouter aux 30000 morts de ces dernieres decennies, dans une guerre que l'on croyait vaguement finie. Le gerant de notre petit hotel est kurde. Un de ses employes s'est fait battre la veille, il est a l'hopital. Nous nous faisons interviewe par le journal Sabah. Le journaliste, kurde, a encore dans son appareil photo numerique les photos des affrontements de la veille. Les images des kurdes lancant des pierres aux chars sont reminiscentes d'autres batailles, ailleurs. Des soldats turcs nous font signe et nous invitent a prendre le the. Un peu plus loin une famille kurde nous fait signe et nous invite a prendre le the. Il semble que nous - etres humains vivants sur la planete terre - aimons et apprecions a peu pres tous les memes choses: accueillir des cyclistes et leur offrir le the, partager un bon repas avec famille ou amis, discuter et rire, passer du bon temps... Qu'ils soient kurdes ou turcs, ou autre chose encore, ils aiment leur famille, ils partagent leurs experiences et leur bout de vie, ils construisent, ils revent... Mais ils se battent aussi. Pour un territoire, une religion, un heritage. Menes, encourages, utilises par les deteneurs de pouvoir et d'argent. Qui jouent avec l'espoir et le desespoir des populations, leur manque de connaissances et de perspective, et surtout leurs peurs pour manipuler et en arriver a leur fin. Ne laissant finalement que des familles dechirees, des experiences et des bouts de vie detruits, des constructions et des reves enfouis, et un the qui prend un gout amer. Nous quittons la ville de Van, pour longer son lac. Qu'il est bon d'aller s'y baigner! Le long de la route, entre anes morts (!) et jolies tortues, nous nous arretons a intervalles reguliers pour partager le the. Et entendre ces histoires, toutes uniques mais si semblables qu'elles ne font qu'une. Ils sont jeune. Ils ont passe 2 ans, 3 ans, 4 ans en France ou en Allemagne, sans papiers. Ils ont travaille ici et la, ou pas, en general sur des chantiers ou des docks. En s'integrant plus ou moins (leur niveau d'allemand ou de francais varient du tres bon au inexistant). Et puis un jour la police les a pris. Envoyes en prison pour 5 jours ou 3 mois. Puis dans l'avion pour Istambul. Ou ils retournent chez eux, et ne font pas grand chose. "On boit le the, on discute, on joue, on boit le the, on mange, on boit le the. De temps en temps, on tue un mouton". Maintenant ils attendent. Principalement que la Turquie rentre (un jour?) dans l'union europeenne, pour qu'ils puissent enfin retourner legalement vers cet eldorado europeen. Peut-etre attendront-ils une vie, une-demie ou deux. Peut-etre meme que l'eldorado ne sera jamais reel. Mais ils attendent. Plus on se dirige vers le centre et l'ouest de la Turquie, plus on a l'impression d'etre dans une machine a remonter le temps. Au meme instant, on peut voir un ane tirer sa charette aux roues en bois, un tracteur, une mercedes dernier modele toute neuve et des femmes qui poussent leurs brouettes pleines de vaisselle qu'elles vont laver au ruisseau un peu plus loin. La charette, le tracteur, la mercedes, et la brouette utilisent la meme route, cote a cote. A cote, des immeubles aux multiples couleurs poussent comme des champignons. N'importe comment. Et un peu partout. Les signes d'un developpement rapide, voir forcene, sont partout. Mais on n'a pas le sentiment que tout cela soit tellement planifie et controle. A quels problemes - environnement, pollution, congestion, vie commune... - la Turquie va-t-elle faire face dans 10 ans si elle continue a ce rythme? Les turcs ayant un peu le sang chaud au volant, nous evitons les routes principales. Au centre de la Turquie, juste apres Ankara, nous sommes tentes par une petite route jaune sur la carte - non goudronnee donc - qui semble s'attaquer a un joli col. A nouveau, nous nous trouvons a volontairement chercher les cols plus hauts, les montagnes plus sauvages et les routes plus cahotantes. Ce sont ces difficultes qui rendent un peu plus heureux, qui donne au chocolat un gout plus savoureux, et a l'idee d'aller se coucher un parfum delicieux. Nous campons au-dessus des lumieres d'Ankara, magnifique vue que nous partageons quelques temps avec un berger et sa petite centaine de moutons venus nous rendre visite. "Venez dormir avec moi dans ma bergerie! Il fait trop froid ici!" nous propose-t-il en regardant notre tente l'air sceptique. Nous refusons poliment, la solitude et le silence face au ciel etoile et aux lumieres d'Ankara au loin sont des spectacles dont il est difficile de s'arracher. Au petit matin, on s'attaque a la fin de notre col. En haut, il fait un petit 14 degres. Un fermier nous attend, avec son fusil de chasseur, son chien, et un enorme sourire. Il nous offre le the. Et comme beaucoup avant lui, quand il comprend que nous venons de pedaler la petite route jaune, et avant ca une bonne partie de l'Asie, il nous regarde avec les yeux qui brillent, et le sourire immense, joint ses 5 doigts, les embrasse et s'exclame "Mash'allah!" Nous repartons, et a l'assaut de la montagne suivante, nous faisons prendre par la pluie. L'hiver nous rattrape! Pluie, froid, nuages... Nous decidons de pedaler un peu plus vite, l'idee de pedaler a travers l'Europe sous la pluie ne nous plaisant guere. C'est avec emotion que nous arrivons a Istamboul, nos premiers coups de pedale en Europe! Dans quelques jours, 4 freres et belle-soeur d'Yvoine nous y rejoignent... Nous trinquons au champagne et au vin - qu'est-ce qui nous arreterait a present? -, nous presentons avidemment nos velos, nous passons en revue notre materiel, et discutons des details de notre voyage, avec une certaine fierte. Nous partageons nos 17500 km avec nos 4 campagnons venus de France, les yeux qui petillent, et la tete dans les nuages... Et decouvrons ensemble un Istambul qui semble avoir bien change depuis notre derniere visite familiale il y a plus de 10 ans... Dans certaines rues, on se croirait dans n'importe quelle capitale moderne d'un pays occidental: cafes, mode, prix qui ont explose, design et art, bars... Istamboul vit, explose! On ne peut s'empecher de sans cesse s'etonner, en pays musulman, de voir ces femmes qui vont en jupes courtes et petites debardeurs, bottes de cuirs et talons aiguilles. Les bars ou la musique bat son plein. Les discos et les restos chicos. Istamboul resume pour nous ce que nous ressentons depuis nos premiers coups de pedale en Turquie: Ataturk a veritablement fait un travail incroyable en Turquie. Apres nos experiences iraniennes et pakistanaises, nous ne pouvons qu'etre admiratifs devant ce que cet homme a non seulement su/pu mettre en place en Turquie, mais aussi devant l'habilete avec laquelle il a assure la continuation de ce qu'il a mis en place dans la Turquie de l'apres-Ataturk. Meme si tout n'est pas rose, il aura fallu une vraie dose de courage, de vision et de tenacite pour faire ce qu'Ataturk a fait alors qu'il etait a la tete de la Turquie. Lorsque nous partageons cela avec notre ami Sinan, il aquiesce de la tete et s'exclame "dommage qu'il n'est pas eu le temps de terminer!" Et puis il faut repartir: eux dans un taxi, et nous sur nos velos, sous un ciel charge de pluie. Sous un pont a la sortie d'Istambul, un travesti dans ses habits du dimanche nous fait des grands signes et nous lance des "good byes!" plein de couleurs. Nous retrouvons le soleil le long de la mer de Marmara, et la bande du beau velo de Ravel: une vingtaine de cyclistes belges en rando la pour une dizaine de jours. Il n'y a pas de doute, nous nous rapprochons de notre vieille Europe! La encore, nous partageons nos aventures dans une frenzie de questions et d'emerveillement! Qu'il est bon de parler la meme langue et de pouvoir expliquer, partager, detailler! A quelques kilometres de la frontiere, nous croisons Alain, parti de Nantes, en France, il y a plusieurs mois. Il est a pied, et vient de marcher 7000 km. Il se rend a Bethleem. Il est impressionne par notre voyage. Nous le sommes par le sien. Le vent dans le dos et le sourire aux levres, nous nous envolons vers la Grece. |
// vous pouvez voir toutes nos photos sur la photolibrary.
|
|