Tibet |
voyage dans un pays occupe (24 avril - 14 mai 05) C'est la peur au ventre qu'a 3 heures du matin nous avons enfourches nos velos, et que sous une pleine lune sympathique et compatissante, nous sommes entres au Tibet, passant subrepticement les deux points de controle de Yanjing - premiere ville tibetaine apres la frontiere avec le Yunnan. S'ajoutant a la peur de l'uniforme, la peur des chiens qui dans le silence de la nuit, hurlent a notre approche. La plupart sont en laisse. Mais pas tous. Nos niveaux d'adrenaline explosent, nous parlons a peine - mais passes Yanjing, nous celebrons notre premiere petite victoire, alors que les premiers rayons du soleil nous rechauffent et portent un sourire sur nos levres: nous sommes entres au Tibet. Aujourd'hui assis dans un petit cafe de Lhasa, sirotant un the tibetain, et profitant de la chaleur a l'interieur, j'essaie de decider par ou commencer... Levant les yeux de l'ordinateur, les images defilent. Est-ce la musique tibetaine qui joue en musique de fond ou est-ce le relachement apres 3 semaines faites d'extremes? Je ne sais mais je me surprends a renflouer des larmes qui veulent presque couler. Et les images defilent et defilent: flash de couleurs, de temperatures, de sentiments extremes. D'abord, ces nombreux tibetains qui nous ont accueillis le long de la route, qui nous ont abrites du froid, et du vent, ou de la neige. Quelques minutes, le temps d'un bol de the, d'un peu de nourriture, et toujours, toujours, de la reference au dalai-lama, avec reverence, admiration, affection et emotion profonde. Comment les decrire ces hommes et femmes, visages marques par la vie, par leur histoire. Des rides qui ne veulent pas tout dire. Des yeux qui vous transpercent, si profonds, si mysterieux. Ils empilent les couches de vetements et de peaux de yak pour avoir chaud, ils travaillent comme ils peuvent une terre rocailleuse, abrupte et pentue. Ils sont a l'image des sommets qui les entourent: bruts, extremes. Et tous, du plus jeune au moins jeune, ils sont lies par leur croyance, leur foi, et ce dalai-lama en exil depuis si longtemps deja. Alors que nous nous laissons rechauffer dans ces petites maisons tibetaines, ils nous le montrent: cache derriere les rideaux au fond de la piece, ou en pin's sous le revers de leur bonnet en laine. Ils n'ont pas le droit de le montrer, mais il est present partout. Il les lie, il semble etre leur raison d'esperer, de travailler, de vivre. Ni les 1.2 millions de morts tibetains depuis que la Chine a envahi le Tibet, ni la presence completement demesuree de la police et de l'armee chinoises au Tibet, ni la destruction systematique des monasteres et autres lieux religieux, ni aujourd'hui l'immigration chinoise poussee et encouragee n'ont pu detruire cela. Difficile de savoir que faire, comment reagir. Nous sommes assis la, sur ces canapes fait de bouts de bois et peaux de bete, dans le noir de ces pieces sans eclairage. Seul le feu de bouses de yak au centre de la piece donne un peu de lumiere. Et ces visages qui nous regardent, encore et toujours. Qui nous parlent du dalai-lama. Qui nous benissent. Qui nous sourient. Qui nous enjoignent de prier pour eux puisque nous nous rendons a Lhasa, le reve de leur vie. Et puis aussi qui se marrent devant la taille des pieds de mike (pas beaucoup de taille 47 par ici) ou sa barbe... Des rencontres si simples et pourtant si fortes parce-que les visages de ces tibetains nous disent une histoire sans avoir besoin de mots. Ils ne sont ni en colere, ni porteurs de jugements: ils continuent d'esperer et de resister, a leur maniere. Et alors que nous les avons laisse, continuant a pedaler sur cette route qui nous mene en Europe, ils nous laissent avec une grande question: que doit-on faire pour ne pas oublier, une fois que nous serons sur les routes du Nepal, d'Iran ou de Turquie? Les autres images qui defilent, ce sont celles de ces cols, de ces vallees, de ces sommets. Alors que de col en col, nous pedalons a 4000, 4500 et meme 5000m d'altitude, il est difficile de dire avec des mots ce que nous ressentons. Les montagnes ont cette capacite de vous rendre si pleinement heureux. Alors que nous les gravissons, c'est comme si elles nous disaient: nous rendons cette route difficile d'acces, nous la protegeons, a coups de deniveles, de bourrasques de vent, de tempete de neige et de manque d'oxygene, mais si vous etes suffisamment tenaces pour arriver en haut, alors vous meritez de nous connaitre un peu plus, de decouvrir quelques-uns de nos mysteres. Combien de fois, alors que nous arrivons au sommet d'un col, battant des vents incessants ou autres flocons, un rayon de soleil apparait, nous faisant decouvrir des paysages de toute beaute. Combien de fois, alors que nous sommes a bout, epuises par les kilometres, les deniveles, les routes cabossees, un torrent, les couleurs des drapeaux de priere tibetain, ou encore les gorges et autres glaciers qui nous entourent nous lancent des signes d'encouragement. Biensur, nous sommes heureux d'avoir gravis tous ces cols, entoures de 7000. Et incroyablement, d'un col a l'autre, nous decouvrons des vallees si differentes: paysages, architectures, animaux semblent changer. Ici, on utilisera plus les yaks et la plus les chevaux. La on trouvera des vautours mais dans la vallee suivante, ce sont les aigles qui cherchent leur proie. A la difficulte physique s'est ajoutee la difficulte psychologique. Apres Yanjing, nous avons du faire 3 autres expeditions de nuit pour eviter la police. La seconde est a Markham, quelques 100km apres Yanjing. Cette ville a tres mauvaise reputation au niveau des controles. Nous sommes transis sur nos velos: le froid, la peur (comme mike disait: "qu'est ce qu'on leur dit si on se fait prendre? oh, il etait 2 heures du mat, on n'rrivait pas a dormir, alors on s'est dit qu'on allait aller pedaler tous feux eteints...?"), l'incertitude de savoir si ca va passer ou pas... Et puis la voila la barriere, une lumiere est allumee, mais le garde a du partir aux toilettes. Il n'y a personne. Nos pouls battent a en perdre l'haleine. Mike fait "chut" de la main. Nous nous baissons, passons, personne ne nous interpelle. Nous n'osons nous retourner, et Mike fait le signe de la victoire avec son bras. 2eme obstacle passe. Nous nous relachons - pas pour longtemps. A 1km de la nous attend un chien hurlant la mort qui se jette sur mike et plante ses dents dans ses sacs. Yvoine file en avant (courageuse...) et mike se retourne et se jette sur le chien. Qui se defile. "Leur montrer que tu n'as pas peur, yvoine, c'est la meilleure solution..." Le point de controle suivant, a 400km de Lhasa, nous le passerons sous la neige, avec une visibilite quasiment nulle. Nous manquons de peu un accident avec 2 vaches qui ont decider de papoter au milieu de la route a 4h du matin, et avec une moto qui roule du mauvais cote de la route, tous feux eteints... Le dernier point de controle, c'est l'entree dans Lhasa, sous une tempete de pluie qui deviendra ensuite neige. Nous sommes epuises, et avons tellement froid mais ce n'est pratiquement pas grave: nous y sommes arrives. Douche chaude, lit, nourriture autre que la tsampa (farine d'orge) et les nouilles nous attendent. Alors que Lhasa dort encore a cette heure-ci, nous trouvons un petit cafe a moitie ouvert qui nous fait boire des litres de the au beurre de yak. Nous devons avoir l'air epuises et geles, parce-qu'ils ne cessent de nous reservir et nous encouragent a boire plus vite encore. Dans le fond de la piece, un moine s'est fait apporte un livre de priere long d'un metre et large d'une quinzaine de centimetres. Ces textes bouddhistes lui ont ete apportes camoufles sous un drap, devant nos yeux curieux. Il chante les textes sacres de sa voix grave pendant que nous nous rechauffons et buvons... On aimerait pouvoir ne parler que de ce Tibet la. De ces montagnes majestueuses, de ce vent qui a souffle, siffle, tempete et tente de nous renverser par terre. De ces combats entre tempete de neige ou de pluie et rayons de soleil. De ces campements dans des lieux magnifiques a plus de 4000m d'altitude. De cet accueil exceptionnel le long de la route. De ces tibetains qui le long de la route se prosternent en marchant et tirant leur chariot, faisant le pelerinage de leur vie: marcher des centaines, des milliers de kilometres vers Lhasa, se prosternant a chaque pas. Mais nous avons aussi rencontres des accueils plus incertains, tels ces enfants dans un ou 2 villages, qui nous jettent des pierres dessus. Alors que nous nous retournons, nous voyons les parents punir les enfants pour leur attitude, en leur lancant des pierres... Et puis nous ne pouvons pas ne pas mentionner l'immigration han acceleree au tibet, qui menace de rendre les tibetains minoritaires dans leur pays, le nombre incroyable d'uniformes chinois, de convois militaires, de voitures de police qui couvrent le territoire (rien a voir avec le Yunnan qui deja etait pas mal police). Et enfin, comme pour dire aux tibetains d'abord et au monde entier ensuite que cette situation est sans appel, et que le Tibet sera chinois, est deja chinois, ce monument a la gloire de l'armee rouge plante devant un Potala vide de son gouvernement, froid, injurieux, sans egards. |
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