Pakistan

traversee d'un desert

En partant de Quetta, nous avons quelques 800 kms de desert devant nous pour arriver a Zahedan, premiere ville cote iranien, a une centaine de kilometres de la frontiere avec le Pakistan. Nous avons etudie la carte du Balochistan, pose autant de questions qu'il est possible de poser: ou sont les points de ravitaillement, l'eau...? Les reponses en general ne nous aident pas beaucoup puisque systematiquement nous nous entendons dire de ne pas y aller. Prenez un train, ou un bus. Ca ne se fait pas en velo. Ces phrases qui nous enjoignent de ne pas y aller, avec toujours de bonnes raisons: les temperatures, les tempetes de sable, le danger, les pillards...

Nous decidons quand meme de partir, et si cela devient trop difficile, nous trouverons bien un bus ou un camion sur la route.

Il ne nous faut pas beaucoup pedaler pour que le paysage se vide completement: les arbres, les vergers, les maisons meme qui nous accompagnaient de temps a autres dans l'est du Balochistan ont cette fois ci bel et bien disparus. Les vaches aussi. Il ne reste plus que quelques troupeaux de chevres et de moutons ici et la. Et ces fiers chameaux dont la silhouette est si precise et si visible dans ces vastes etendues. Ils se deplacent avec allure, fiers, leur tete bien droite, et leur bosse prenant le rythme. Tout d'abord, l'horizon est limite par de petites montagnes de chaque cote. Mais bientot, ces montagnes disparaissent elles aussi, et nous sommes au milieu d'un vaste plateau desertique, a quelques 900 metres d'altitude.

Rien ne vient troubler ces espaces. A perte de vue, du sable, quelques petites dunes, et une ou deux broussailles. Ou que le regard se porte, nous faisons face a l'infini. Devant nous, la route est droite et disparait a l'horizon, aussi loin que le regard peut porter. Nous evitons de regarder derriere parce que la vision est la meme. Lorsque nous roulons de nuit, nous pouvons apercevoir les phares des camions des dizaines de longues minutes avant qu'ils ne nous croisent tellement la route est droite, et longue.

Nous comprenons, pendant ces quelques jours a pedaler dans le desert, comment le desert peut rendre fou. Nos petits corps - ils semblent si petits et si fragiles face a ces espaces! - font face aux elements. Ces elements, sans discontinuer, un peu comme les vagues de la mer qui jamais jamais ne s'arretent de s'echouer sur la plage, nous testent au fil des heures et des jours. Nous avons beau, dans nos tetes, esperer un repit, il ne vient pas. 2 cyclistes ne troublent pas ce qui semble etre ainsi depuis si longtemps. L'air est chaud et sec, si sec qu'il vous retire l'air des poumons, comme s'il s'evaporait. Si sec que nos gorges brulent et nos sinus piquent. Nos levres, se refermant l'une sur l'autre, brulees et craquelees, sont aussi chaudes que ce que l'on peut supporter sans se bruler. Le soleil, impertubable, tape. Ses rayons s'infiltrent partout. Une veritable boule de feu. Incroyable comme cette boule peut etre si benefique et si destructrice a la fois.

Et le vent, ah le vent. Nous n'avions pas compte dessus. Mais il souffle, et souffle bien. Nous voila renvoyes a nos journees tibetaines. Sauf qu'ici, le vent transporte avec lui le sable, qui fouette le visage et s'infiltre partout, dans nos oreilles, nos narines, nos yeux. Sans relache, la nuit, le jour, le vent souffle, dans le mauvais sens biensur. Nous battaillons, cherchons une issue de secours. Mais il n'y a pas d'obstacles dans cet espace infini. Rien pour detourner le court de ce vent - ni vallee, ni montagnes, ni arbres. Il souffle sans jamais se fatiguer, et nous bataillons, avec la resignation de ceux qui savent qu'il n'y a pas d'autre issue. Nos progres sont bien lents, mais ce sont des progres tout de meme. On voudrait le faire taire, il nous assourdit. Le vent qui parfois peut etre une chanson lorsque l'on plane sur nos velos est ici un demon qui nous rend malade. On l'injurie, on le supplie. Rien a faire. Nous continuons d'avancer, metre par metre, resignes et obstines.

Le cote impertubable, infatigable et si regulier de ces elements au travail peut certainement rendre fou. Ils rendent meme la conversation entre 2 cyclistes difficile, le soutien et l'encouragement doivent passer par notre simple presence, l'un a cote de l'autre. Nous nous relayons: 1 kilometre devant a affronter le vent, 1 kilometre derriere a se proteger derriere l'autre et reprendre des forces. Avant de recommencer 1 kilometre devant. Kilometre apres kilometre, nous avancons. Dans le silence des conversations, avec seulement le vent en bande sonore. Et alors forcement, nous sommes renvoyes a nous-memes. A nous poser des questions dont nous n'aimons pas les reponses. Quand est-ce que ce vent va s'arreter? Jamais. Quand est-ce que cette route va tourner? Pas avant quelques centaines de kilometres. Quand allons nous arriver au prochain oasis? Des heures. Alors, pour eviter de devenir fou, on arrete de se poser ces questions. Et on se concentre sur la tache presente: 1 kilometre devant, 1 kilometre derriere, 1 kilometre devant... Nous nous refugions dans nos tetes, nous reconfortant avec nos memoires heureuses, passees et a venir. Nous pensons a ceux que nous allons retrouver en Europe a la fin de l'annee, tous ces amis, et cette famille bien lointains. Nous les imaginons dans leur chez eux a Noel. La chaleur du feu dans la cheminee du salon a Villarbernon (la maison familiale d'Yvoine) avec un petit frere qui fait le pitre (comme d'hab) mais qui sait si bien preparer le feu, et un pere qui ouvre sa meilleure bouteille pour la joie d'etre ensemble. Une autre maison accueillante a Quaix avec sa grande table en bois, les superbes confitures, et le chocolat si bon cache dans le tiroir sous le bar de la cuisine. Les souvenirs des meilleurs petits dejeuners partagees au creux de l'hiver dans la chaleur de foyers aimes. Les souvenirs des week ends avec les copains, des fours a pizzas, et des fabrications de jus de pomme. Des expeditions dans la neige, partageant sandwichs aux pates et histoires debiles. Des flashs d'un Cyril portant un sac a dos minuscule avec un sac de couchage ridicule pour ces conditions de printemps en montagne. Ou d'un Damien arrivant le cor au bec et quelques dizaines de litres de SON vin planque dans le coffre. Un vin si bon puisqu'il est partage dans l'amitie et les rires... Ils reviennent par centaines ces souvenirs, par milliers. Petits flashs de couleurs qui nous aident a pousser sur les pedales. L'amitie nous porte. La fratrie nous pousse. Et nous continuons ainsi de tracer notre petite route sur la carte.

Ces espaces offrent aussi de magnifiques spectacles, petits repis et moments a savourer. La derniere heure de la journee en particulier, nous la savourons avec gourmandise. Quand ce soleil si brulant et si eblouissant s'adoucit. Qu'on peut enfin le regarder alors qu'il tourne au orange. Cette balle de ping pong en or qui descend lentement a l'horizon, donnant au desert une lumiere si doree et si chaleureuse. Cette boule de feu qui pour une heure se laisse admirer et qui enfin, arrete de nous bruler pour nous laisser pedaler dans un agreable 30 a 35 degres. Les ciels etoiles depuis notre tente sont tres speciaux eux-aussi. Immenses. Brilliants. Qui nous font rever.

Nous roulons la nuit, aux premieres heures du jour, ou aux dernieres heures. En milieu de journee, nous trouvons en general un petit oasis ou nous buvons the et mangeons chapatis, nous protegeant du soleil, du vent et du sable. Sur la route, quand nous sommes a court d'eau (nous buvons a peu pres 2 litres par personne par heure), nous arretons un camion, qui a des litres en reserve. Ces quelques minutes passees avec les camionneurs sont des minutes au paradis. Ils nous admirent avec conviction, eux qui connaissent bien ce desert pour le traverser semaine apres semaine, a faire la navette entre Quetta et l'Iran (petite anecdote: la plupart des camions sur cette route sont en fait des bus transportant des marchandises. Lorsque l'on interroge l'un de nos amis camionneurs sur cette etrangete, la reponse est evidente: vues la taille et la fragilite de cette route au milieu du desert, il y a de fortes restrictions de poids pour les camions. Mais pas pour les bus, vu que normalement ils transportent des passagers donc ce n'est pas un probleme. Qu'a cela ne tienne donc, ici les bus transportent donc des marchandises et evitent ainsi les controles de poids. Notre ami camionneur par example transporte 20 tonnes de riz vers l'Iran. Il reviendra avec 20 tonnes de petrole (en bus!) vers Quetta). Ils partagent avec nous une peche, un peu d'eau fraiche, ou un peu de sucre. Avant de repartir accompagnes de grands coups de klaxons! Vraiment, ces camionneurs, nous les aimons!

Cela fait maintenant 600 kms que nous avancons, si lentement, dans le desert. La frontiere avec l'Iran ne semble plus tres loin: 70km. Mais nous manquons de sommeil, a force de pedaler la nuit et de ne pas dormir le jour du fait de la chaleur. Nos corps aussi montrent des signes de fatigue. Et le vent, satane vent, qui ne s'arrete pas et qui nous fait avancer parfois a 5 km par heure sur le plat! Il nous faut user de toutes nos forces et tout notre poids pour ne pas se faire renverser. Nous nous protegeons la figure pour ne pas avaler trop de sable. Les tempetes de sable sont si fortes ici qu'on voit a peine la route. Elle est parfois pratiquement entierement couverte de sable. Nous calculons dans nos tetes: 70km a une moyenne de 7 km par heure.... Quand arriverons nous? Il est 4 heures du matin. Cela fait 3 heures que nous pedalons apres une petite nuit de 3 heures. Nous sommes allonges le long de la route a boire et manger un peu avant de reprendre a nouveau la route. Un bus s'arrete pour nous offrir de l'eau, et un fauteuil pour 70 kilometres... Nous sommes a bout et montons donc. Pour nous endormir aussitot, creves que nous sommes! Mais ces 70 kilometres nous redonnent de l'energie. Nous passons la frontiere et pedalons encore, contre le vent mais sur une meilleure route, une petite centaine de kilometres pour arriver a Zahedan, Iran.

A Zahedan, nous nous reposons 2 jours, pour reprendre des forces. Devant nous, il nous reste 350 kilometres de desert, mais iranien cette fois-ci. Avant de retrouver les montagnes, et de laisser le desert, pour de bon cette fois-ci, derriere nous.

//

vous pouvez voir toutes nos photos sur la photolibrary.

<-- back