Laos

traversee de la "zone speciale de Saisombun" (17-22 mars 05)

Apres une semaine de repos a Vientiane, nous remettant de nos divers virus et fatigues, nous prenons la route pour le nord - la route 13 - avec, encore une fois dans la tete une petite idee d'aventure, aller a la decouverte d'une route qui part vers l'est dans la "zone speciale de Saisombun" (comme le gouvernement du Laos l'appelle). Cette zone est restee fermee aux touristes et etrangers depuis bien longtemps, certaines parties ne sont toujours pas accessibles, nous trouvons une personne habitant au Laos qui l'a fait en motocross en janvier, nous decidons de tenter au risque de faire demi-tour. Sans trop savoir ce qui nous attend...

Premier jour, en quittant Vientiane, nous roulons 135km plein nord sur la belle route goudronnee (route 13) jusqu'a Ban Tha Heua. Routes et ponts sont en tres bon etat: la Chine (mais aussi le Japon, l'Australie, mais quand meme surtout la Chine) construit les routes du Laos... en echange pour son bois, ses minerais ou on ne sait quelle autre richesse (contrairement aux autres pays d'Asie du Sud Est, le Laos a encore beaucoup de forets intactes, la deforestation n'est que recente, mais bien rapide!). Tres vite, nous sommes heureux de trouver, apres ces 4000 premiers kilometres, les premieres montagnes du nord du Laos, qui ne nous quitterons plus. Quel plaisir de retrouver le relief! Cela rend nos journees plus difficiles sur les bicyclettes, mais ce que l'on est heureux! Le relief, les cretes, les pentes, les surprises au detour des tournants... nous sommes dans notre element; et si contents de retrouver ces montagnes que nous aimons tant mais dont nous avions ete privees durant nos 3 annees en Australie...

Et puis le lendemain matin, depart vers l'est, sur la route de Saisombun: retour aux cailloux, rocaille et autres petits plaisirs, sur des montees a 12 ou 13% (pour les amateurs de chiffres). Il n'y a pas un troncon de plat. Nous ne faisons que monter, ou descendre. Nous sommes extremement lents dans la montee, et tres lents dans la descente, la surface etant tellement impossible! Mais deja, nous apercevons les premiers petits villages isoles, et leurs habitants, les Hmongs (le nord du Laos est peuple par de nombreuses ethnies, diverses et variees). Les vues d'en haut nous offrent un beau spectacle: une foret de petites montagnes escarpees a perte de vue. Et puis au 12 eme km, apres un petit pont sur un torrent, enorme coup de sifflet, et meme 2 (yvoine n'ayant pas - on ne sait pas bien comment - entendu le premier et continuant sa route comme si de rien n'etait, ignorant le garde en uniforme qui fait signe a ces 2 zombies sur leurs bicyclettes de s'arreter...).

Le monsieur au kepi nous explique dans son meilleur lao, et language de mains: "demi-tour, passage interdit, vous allez vous faire tirer dessus". Le ton est ferme et sans appel... Se faire tirer dessus? Cette zone speciale est une zone speciale parce qu'elle a ete pendant tres longtemps au coeur de la "guerre secrete". De 1964 a 1975, les Etats-Unis, le Nord Vietnam et la Chine ont ete a l'encontre des accords de Geneve de 1962 qui reconnaissait au Laos sa neutralite et interdisait toute presence de personnel militaire sur son territoire. Kennedy mettait en pratique sa theorie des dominos. Les nord-vietnamiens et les chinois faisaient avancer la cause revolutionnaire... La CIA a envoye ses agents au Laos, pour instruire, former, equiper et biensur financer une armee clandestine composee de Hmongs principalement (mais aussi de laos et thais) dans la plus grosse operation para-militaire que les Etats-Unis aient jamais entrepris; supportes par des officiers de l'armee de l'air qui operaient sous couverture "civile". Long Chen, au coeur de la zone speciale de Saisombun, devint le quartier general clandestin des USA, avec un des plus gros traffics aeriens au monde a cette epoque! En 1973, les forces US-Hmong-Thai avaient effectue 580944 sorties aeriennes, soit un avion plein de bombes toutes les 8 minutes, 24 heures sur 24, pendant 9 ans! De leur cote, les front nord-vietnamien et Pathet Lao (le parti communiste Lao qui finit par l'emporter en 1975) n'etaient pas en reste. A partir de 1969, une entiere division nord vietnamienne se trouvait au Laos, dans la zone speciale de Saisombun, soit en gros 70000 troupes... Alors que la guerre prenait fin au Vietnam, cela donnait tristement plus de capacite militaire aux US pour bombarder le Laos, a coups de bombes, mines, agent orange... faisant du Laos a la fin de cette guerre la nation au monde la plus bombardee par habitant.

La zone speciale a ete creee apres la victoire du Pathet Lao pour controler les insurgents Hmongs... La densite militaire dans cette zone est elevee. Et donc nous voila sous le soleil qui commence a chauffer, en face du monsieur au kepi et de son sifflet qui nous dit de faire demi-tour. On essaie les sourires, et le language des mains... Rien a faire. Et puis Mike se lance: il montre a notre militaire notre carte du monde avec notre trajet trace dessus, et il pedale avec les mains, et il explique a quel point cette route est importante dans notre projet, et il sourit un peu plus, et adoucit encore un peu notre officier, qui se met a sourire! Derriere notre officier, un autre militaire est vainement en train d'essayer de capter une station radio sur son telephone portable avec les petits ecouteurs. Mike l'aide a capter un son sans trop de craquements en montrant comment arranger les ecouteurs pour un son optimum... On passe doucement du "interdit de passer" au "on va trouver une solution". Notre kepi demande a yvoine de le suivre avec les 2 passeports, ce qu'elle fait. Ils font 20m ensemble, avant que l'officier lui demande de s'assoir sur une chaise (dehors), et qu'il s'en aille, passeports en poche, sur sa moto, pour on ne sait ou, laissant yvoine plantee sur sa chaise a 20m du check point... Mais 1 heure, 3 petits dollars et un vague permis ecrit a la main sur un bout de papier (photo) plus tard, passeport en poche, nous repartons vers l'est! Premier obstacle vaincu.

Apres, la route n'est que difficulte et defi: cailloux, pentes raides, il faut sprinter, pousser, pedaler fort. Mais que la route est belle! Entoures de montagnes tres escarpees et brutes, nous allons d'une petite vallee a une autre, suivons les cretes, longeons les rizieres en terrace, traversons les torrents. A chaque petit bout de plat, on trouve un village hmong et l'accueil est plus que fantastique: c'est une veritable fete! Les enfants se mettent a danser, a sauter a cloche pied, a crier "sabaidi falang!" (bonjour etrangers!), a faire des farandoles... Incroyable! Nous klaxonnons les buffles pour qu'ils nous laissent un peu de place sur la route (merci encore Nick pour ce magnifique flaxon, quelle efficacite!). Les villages ont tres peu: pas d'eau courante, ni d'electricite. La nourriture est tres simple: soupe de nouilles ou riz, rare viande, rares fruits. Nous mangeons ce qui est disponible, avec des appetits d'ogres. Et ces gens qui n'ont rien ne veulent pas qu'on les paie! Telle cette jeune femme qui nous offre de bonnes assiettes de riz collant (plat principal du Laos) mais refuse nos kips (monnaie lao). Au contraire, apres le riz collant, un autre habitant attire par nos montures (comme d'habitude - nous attirons en general 90% du village quand nous nous arretons) passe nous voir et nous voici donc en train de boire le lao lao whisky avec lui (alcool de riz). Dans un petit godet, notre hote verse un premier verre qu'il vide sur le sol: celui-la, c'est pour les esprits de la maison. Un deuxieme qu'il boit vite fait. Un troisieme pour nous. Et c'est parti. Il nous montre que c'est le secret du pedalage rapide...

Nous repartons, passons dans des endroits si recules que les gens nous regardent comme si nous venions d'une autre planete. Ici et la, nous croisons des Hmongs, au travail: petites recoltes dans la foret, agriculture de la terre brulee. Et surtout, sommes frappes par la charge de travail des femmes et des enfants. Ce sont eux que l'on voit porter des litres d'eau le long de la piste. Ou de lourdes charges de bois, ou quelque nourriture. Pendant que les hommes suivent, une serviette a la main (ils viennent de se baigner dans la riviere)! La vie d'un village a l'autre se ressemble: nous croisons des villageois faisant la lessive, se lavant, brulant la terre, allant chercher l'eau, et des enfants qui courent toujours quelques metres avec nous. "sabaidi, falang!". Nous posons notre tente et immediatement attirons une petite foule de curieux. Certains nous invitent dans leur village. Nous preferons la tente. Ils disparaissent quand le nuit tombe. Nous ne savons pas si c'est la tente ou le rechaud qui les intrigue le plus.

Et puis le lendemain, nous sommes pris par le tonnerre et l'orage. Retour sous la tente en attendant que ca se passe. Une eclaircie, nous repartons. Mais re-belote: toute la journee, la pluie tombe et tombe et tombe. Notre route deja pas tres praticable devient impossible: un melange de boue, cailloux et petites rivieres. Un tuk tuk passe, il nous emmene 10km plus loin a l'abri, ou nous attendons que le deluge passe. Le lendemain, nous repartons, la route est un peu boueuse mais praticable. Les montees sont maintenant a 22%. Mais nous nous sentons plein d'energie et nous y arrivons! Apres une journee de 80km epuisante, nous trouvons un chouette petit campement surplombant une vallee.

Et puis finalement apres une descente d'une dizaine de kilometres, si pentue, rocailleuse et instable que nous ne depassons pas les 12 km/h (frustrant!), et apres le passage d'une riviere sur un pont suspendu ou il manque quelques planches et quelques clous (suffisamment pour aller droit dans la riviere!), nous arrivons a Tha Viang. Nous sommes des semi-heros: les habitants n'y croient pas leurs yeux: vous venez de la-bas? sur vos velos? Sourires, pouces leves, signes de victoire: ils nous disent leurs bravos. Apres cela, nous faisons encore une 50aine de km de bonne piste, puis route goudronnee a nouveau: qu'il est bon d'aller un peu plus vite, et de sentir le vent sur le visage dans les descentes! Pendant 3 jours, nous oscillons entre 500 et 1500m d'altitude, de village en village, de crete en crete, de riviere en riviere. Un camion nous depasse puis s'arrete, le chaffeur en sort et accourt vers nous: "prenez ces bonbons, il vous reste 16km a monter!". Rien n'est plat, mais nous nous regalons. Le temps aussi de nous arreter dans la fameuse plaine des jarres, site archeologique du laos, ou l'on peut aussi admirer les crateres laisses par les bombes americaines pendant la guerre... Et on se demande: quelle nation peut justifier autant de bombardements autour de la planete? On trouve toujours une raison: la menace communiste hier, l'axe du mal aujourd'hui...

Nous arrivons a la fin de cette semaine a Luang Prabang, petite ville tres charmante, ou nous nous accordons deux jours de repos avant de repartir vers le nord. 300km et nous serons en Chine.

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